Sandy Powell ou la trame de l’Histoire

Sandy Powell est l’une des costumières hollywoodiennes les plus sollicitées aujourd’hui, et on va s’attacher à  présenter son œuvre, ses nombreuses récompenses, ses influences ainsi que ses réalisations les plus remarquables.

Qui est Sandy Powell ?

Sandy Powell
Sandy Powell lors de l’Oscar  en 2010,à Hollywood

Sandy Powell est une costumière britannique née en 1960 à Londres. Elle s’intéresse à la couture dès ses plus jeunes années auprès de sa mère et comme tous les débutants de ce milieu, elle confectionne ses premiers costumes pour ses poupées. Elle a débuté des études à la Central Saint Martin School of Art, cette école est la plus célèbre en matière de design, d’art et des métiers de la scène. Elle a formé les plus grands designers comme les créateurs John Galliano, Alexander Mc Queen, Stella Mac Cartney, Hussein Chalayan ou encore Zac Posen et Gareth Pugh. Autant dire que son parcours laissait présager un avenir parmi les plus grands.

Sandy Powell a arrêté ses études lorsqu’elle a découvert le travail du chorégraphe Lyndsay Kemp. Epoustouflée par son talent elle lui a dit qu’elle souhaiterait travailler avec lui et il a accepté. C’est alors qu’elle a quitté l’école et a créé ses premiers costumes pour Nijinsky à la Scala de Milan ! c’est Kemp qui lui a donné ses premiers conseils dans le métier.

Primée à l’Evening Standard Award, elle a reçu en 1998 le prix de l’association Women in Film and Television. Aujourd’hui sollicitée par les plus grands réalisateurs, elle a été nominée pour les meilleurs costumes environ tous les trois ans depuis 1995 et elle a remporté trois oscars (pour Victoria, Aviator et Shakespeare in Love) et deux British Awards (pour Victoria et Velvet Goldmine).

Son travail de costumière exige de mêler l’imaginaire et le réel : spécialiste des films historiques, ses créations doivent refléter l’esprit d’une période mais sans s’attacher à l’exactitude incontestable des costumes. Elle préfère raconter une histoire vraisemblable grâce à une version personnelle. C’est cette touche d’originalité qui souvent marque une différence entre un costume de reproduction historique et un costume de scène, qui en dit long sur le personnage qui le porte, au même titre que son texte. Le réalisateur Harvey Weinstein confie apprécier particulièrement sa capacité « à donner un air contemporain à un costume historique« .

Sandy Powell s’inspire et utilise énormément des costumes d’époque (surtout concernant la période du XXème siècle), car il existe encore de nombreuses brocantes qui en vendent, surtout aux Etats-Unis. Il est alors aisé de s’en inspirer ou bien de les reproduire à l’identique, voire de les utiliser directement. Mais c’est très difficile de trouver des tissus anciens, elle doit alors utiliser des tissus actuels. Ce qui différencie un tissu ancien d’un tissu actuel permet toujours de les distinguer (surtout une costumière aguerrie comme Sandy) : son poids et son tombé varient, ce qui ne permet pas toujours d’obtenir les mêmes coupes qu’à l’époque. Sandy Powell rappelle aussi l’importance des sous-vêtements : ce sont eux qui sculptent la silhouette et lui donnent les proportions idéales selon les époques. En effet, la gaine est l’apanage des pin-ups des années cinquante alors que le corset sablier évoquera tout de suite le XIXème et ses mondaines.

Pour vous présenter au mieux son œuvre, je vous propose de commencer par ses créations british (notamment avec le cinéma de Jarman), puis ses films cultes Entretien avec un Vampire et le plus récent Victoria et enfin son implication dans le cinéma de Scorsese.

Une filmographie so british

Edward II, Derek Jarman, 1991

On peut dire que Sandy Powell s’est spécialisé dans les réactualisations romancées, c’est à dire à partir d’une intrigue basée sur une époque et des faits réels. C’est en 1991 avec Edward II de Derek Jarman qu’elle a obtenu l’Evening Standard British Film Award dans la catégorie « artisans et artistes », soit la plus haute distinction récompensant le cinéma britannique.

Elle avait déjà collaboré avec ce réalisateur en 1986 pour Caravaggio, lequel reproduit visuellement des tableaux du peintre de la Renaissance italienne. La mise en scène de Derek Jarman y mêle éléments historiques médiévaux et contemporains. Grâce à cette mixité, Edward II présente des décors et costumes novateurs et décalés !

Shakespeare in Love, John Madden, 1998

En 1998, c’est pour la création des costumes de Shakespeare in Love, réalisé par John Madden, qu’elle a obtenu son premier Oscar, soit la plus haute distinction dont on puise rêver en tant que costumier ! L’approche est beaucoup plus conventionnelle mais l’Oscar récompense davantage une carrière prometteuse qu’un film en particulier.

C’est du moins ce que je pense car on ne récompense pas toujours les audacieux au bon moment. Mais il est toujours très difficile de trancher les années des meilleurs crus ! Vous allez comprendre l’intérêt d’avoir une carrière bien remplie : la même année, Sandy est nominée pour deux films, Shakespeare in Love et The Velvet Goldmine. Elle a obtenu l’Oscar en Amérique pour le premier et l’Award en Grande-Bretagne pour le second !

Deux Sœurs pour un Roi, Justin Chadwick, 2008

Dans le film Deux Sœurs pour un Roi de Justin Chadwick (2008), l’approche est beaucoup plus conventionnelle et les costumes sont directement inspirés des tableaux représentant les personnages : la célèbre coiffe en croissant et la robe de velours vert en sont les habits d’apparat les plus communément admis sur les portraits de Anne Boleyn, et la célèbre robe de velours rouge pour sa sœur Mary.

Je dirais qu’il s’agit d’une interprétation discrète qui se repose davantage sur des lieux communs mais la justesse des costumes étant là, cela explique que ce films n’ai pas été récompensé pour les costumes.

Ses films cultes.

Velvet Goldmine, Todd Haynes, 1998

Velvet Goldmine a été nominé pour les meilleurs costumes et elle a remporté le British Academy Award ! Autant dire que c’est une collaboratrice très prisée et appréciée.

Si vous n’avez encore jamais vu Christian Bale (alias Batman) avec du rouge à lèvres, je vous conseille ce film ovniesque dans une ambiance Bowie-Iggy très glamrock !

Entretien avec un Vampire, Neil Jordan, 1994

Powell a collaboré de nombreuses fois avec le réalisateur Neil Jordan : en 1991 avec L’Étrangère, en 1992 pour The Crying Game, en 1997 pour Butcher Boy et en 1999 pour La Fin d’une liaison. Mais Entretien avec un Vampire (1994) est certainement son film (enfin, celui de Neil Jordan) le plus culte et le plus prisé au niveau des costumes. Étonnamment, il a seulement été nominé pour les meilleurs costumes du British Academy Award, mais c’est Priscilla, Folle du Désert qui l’a emporté. L’action se déroule en partie aux XVIIIème et XIXème siècles. L’aspect fantastique de l’intrigue a permis de mélanger des pièces de costumes historiques et néanmoins théâtrales, comme les nombreuses tenues de Claudia, l’éternelle femme-enfant ou les capes de la troupe du Théâtre des Vampires. Il est tellement culte que je lui consacrerai prochainement un article rien qu’à lui !

Victoria, les Jeunes années d’une Reine, Jean-Marc Vallée, 2009

En 2010, Sandy Powell remporte l’Oscar et l’Academy Award des meilleurs costumes pour Victoria, les Jeunes années d’une reine. Ce sont ses dernières récompenses en date. C’est Sandy qui contacta directement les producteurs lorsqu’elle entendit parler du projet de film car elle a toujours été attirée par l’Histoire britannique. Elle eut accès à de nombreux fonds de documentation du costume, comme le musée V&A, ainsi que des effets personnels de la reine, comme sa robe de mariage et de couronnement. La robe de couronnement fut l’un des costumes les plus recherchés et aboutis dans la vaste garde-robe du film.

Lors d’une interview dont vous pouvez lire la retranscription ici, Sandy confie avoir recréé les motifs brodés du tissu à l’aide de techniques complètement différentes comme la peinture et l’impression textile. C’est l’essence même du métier de costumier qu’elle relate : comment reproduire un costume d’époque avec des techniques actuelles ? La fraîcheur contemporaine et la technicité sont deux atouts qu’elle considère comme les plus importants.

The Tempest, Julie Taymor, 2008

Parmi les ovnis dont elle a réalisé les costumes on peut aussi citer The Tempest en 2008. Cette adaptation de la pièce de Shakespeare (encore sa fichue culture britannique) mêle des pièces de costumes plus oniriques les unes que les autres.

Sa collaboration avec le cinéma de Scorcese.

Gangs of New-York (2002) est la première collaboration de Sandy Powell avec Martin Scorsese. Mais c’est aussi la première d’une série avec Aviator en 2004, Les Infiltrés en 2006, Shutter Island et Hugo Cabret en 2010 et prochainement Sinatra. Pour un costumier, c’est un vrai plaisir de travailler avec un réalisateur qui comprend et s’intéresse aux costumes. Il faut un sens aigü de la mise en scène et c’est le cas de Scorsese.

Gangs of New-York, Martin Scorcese, 2002

Pour Gangs of New-York, Scorcese avait donné carte blanche à Powell pour recréer des costumes d’époque en privilégiant la création des personnages à la reconstitution historique de la fin du XIXème. Selon Sandy, un costume ne doit jamais être parfait dans le sens où il doit refléter la vie du personnage qui le porte. Ce sont les imperfections qui lui donnent de la vie, de la véracité, de la profondeur. Comment expliquer qu’un personnage porte un costume immaculé alors qu’il vit de grandes aventures ? C’est le devoir d’un costumier de rendre ces choses plausibles grâce au travail des tissus et la transposition du personnage dans un monde réel, ou qui aurait pu l’être…

Les deux gangs ont des sortes d’uniformes informels où des élément rappellent l’appartenance à l’un ou l’autre gang : les chapeaux hauts de forme s’opposent aux rayures rouges. Les costumes de Bill le Boucher allient le dandysme du XIXème siècle au clinquant des gangsters d’aujourd’hui. Lors d’une interview retranscrite sue Ciné-motions, Sandy raconte : « Nous l’avons aussi vêtu de motifs et de couleurs brillants, originaux, avec des carreaux et de fines rayures. J’ai également utilisé des motifs africains pour accentuer la couleur. Ils vibrent bien, et ne choquent pas dans un contexte victorien.”
Tout au long du processus de création des costumes, Sandy Powell s’est montrée impressionnée par l’intérêt immense que porte Martin Scorsese à ce domaine et par ses connaissances. “Il aime et comprend les costumes, note-t-elle. Il a une mémoire fantastique, c’est un maître du détail. Je lui montrais des images de référence, et plusieurs mois plus tard il s’en souvenait parfaitement. Il disait “c’est une manche de 1857 ; et cette manche-ci n’a pas été à la mode avant 1860…”. Il repérait toutes les différences.”

C’est le genre de confidences qu’on aime découvrir et j’espère que vous y ferez un tour pour la lire intégralement !

<Aviator, Martin Scorcese, 2004

De même que pour Gangs of New-York, les sources iconographiques étant des photographies en noir et blanc, elle a du imaginer les teintes des vêtements de Hughes : « J’ai consacré beaucoup de temps à étudier des photos d’époque et à me documenter sur les tissus en usage. Il s’agissait le plus souvent d’images en noir et blanc, et ce fut donc à moi d’imaginer les teintes

Pour la création des costumes d’Aviator, Sandy Powell a du se confronter à un autre problème. En effet, Scorsesea filmé en altérant les couleurs pour donner un air vieilli au film. Les coloris des tissus initiaux ont donc été métamorphosés par les éclairages colorés. Ainsi, elle confie que la robe jaune de Kate Blanchett (Hepburn dans le film) aurait au finale une teinte moutarde, mais elle a du attendre de voir le résultat pour constater son succès : « L’effet bichrome a affecté toute la palette de cette première partie. Par exemple, la robe d’Hepburn dans la séquence du Grove, en 1935, était dorée, mais le traitement bichrome lui a ajouté une nuance de rose proche du satin. Pour la scène du Pantages et la suivante (toujours en « bichrome »), j’avais créé pour Kate une robe jaune, couleur un peu étrange et d’un usage périlleux. J’étais consciente du fait qu’elle tournerait au « vert moutarde », mais j’ai pris ce risque et je trouve que cela fonctionne très bien dans ce contexte précis. »

« Dans la deuxième partie du film, l’effet Trichrome est largement mis à contribution. L’épisode où Ava vient porter secours à Howard en est un bon exemple. Une partie de la scène se déroule dans la salle de bains, où Gardner va aider Howard à se raser et à reprendre ses esprits. Dante et Francesca avaient couvert les murs d’un carrelage fabuleux, d’un vert intense. Cela m’a inspiré le désir d’habiller Ava en rouge vif et turquoise. » La couleur est donc un élément clé à prendre en compte dans la conception des costumes et c’est toujours passionnant de découvrir le fil de la réflexion. Il est certain qu’il y a de nombreuses choses à dire au sujet de ce film oscarisé, mais le but étant de présenter le travail de Powell, je m’attarderai sur les détails un autre jour.

Hugo Cabret, Martin Scorcese, 2010

The Invention Of Hugo Cabret

Powell a également été nominée pour les costumes de Hugo Cabret (2010). Pour créer ses personnages, elle  s’est inspirée en priorité des illustrations du livre de Selznick mais il n’a jamais été question de les reproduire. Encore une fois, il fallait transformer la foule des figurants de la gare en personnages crédibles en tant que classes populaires des années 1930. Le personnage le plus fantasque est surement le contrôleur, interprété par Sacha Baron Cohen qui dénote avec sa couleur bleu très franche. Pour les personnages principaux, les costumes ont été créés de A à Z alors que les figurants portaient des costumes loués.

Cela illustre le fait qu’il faut adapter sa technique à l’importance du personnage : il aurait été impossible de créer des costumes pour tous les figurants ! Pour accompagner les personnages dans l’intrigue, il est souvent nécessaire de faire évoluer le costume au fil des plans. Il est alors ingénieux de créer plusieurs fois le même costume avec différents niveaux d’usure. Cette technique est loin d’être nouvelle mais on comprend mieux son usage avec un exemple concret.

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